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vendredi 6 mai 2022
Boire et déboire
Le café était désert. Flora, la taulière, en profitait pour lire le dernier Détective, les fesses bien calées
sur la banquette , la jupe légèrement remontée, les pieds nus calés sur une chaise.
Rêvant d’étreintes interdites, son jeune employé la contemplait du coin de l’oeil.
Brisant ce moment de sérénité, un grand échalas ouvrit la porte du bar et s’y introduisit.
-Salut mon Jeff!
- Salut Jacky, répondit le barman tout en se saisissant d’une tasse qu’il glissa sous le percolateur qui
cracha un liquide aussi épais qu’une mare de pétrole.
Il tendit le café à celui qui quitterait les lieux dès qu’il aurait bu son expresso.
Le même rituel, du lundi au vendredi, seule l’heure variait. Jacques saluait la compagnie de la porte,
s’installait au comptoir, sirotait son jus, réglait sa consommation puis s’en allait discrètement. Jamais
il ne s’adressait aux autres clients, se contentant de les observer d’un rapide coup d’oeil. Ne se
considérant pas comme un client assidu, il ne souhaitait pas se mêler à la faune des habitués . Après
tout, il ne fréquentait le N’importe quoi que depuis deux mois.
N’importe quoi, c’était aussi ce qu’il aurait pu faire de sa vie. Entretenir une relation sur son lieu de
travail s’était révélé un challenge particulièrement exigeant. S’enflammer pour une étudiante, le
plaisir d’enfreindre un interdit, le frisson du secret, les regards qui se croisent dans l’amphi… Ce qui
l’avait attiré chez Ninon ? Sa joie de vivre, son insouciance. Il s’était senti fort, capable de leurrer le
monde entier. Son assurance lui donnait des ailes. Grisé par sa hardiesse, il commit une erreur, de
celle qui vous fracasse. Stupidité ou acte manqué ? Pourquoi avait-il laissé cette lettre dans la poche
de son jean ? Il savait pourtant que sa femme l’y trouverait en préparant la lessive.
Ce soir là, en rentrant de l’université, Jacques était guilleret. Comme à son habitude il s’avança dans
le salon pour saluer sa famille, Jeanne lui tournait le dos, les petits étaient déjà dans leur chambre,
absorbés par leurs jeux. Elle ne lui adressa pas un regard, il ne le remarqua pas et c’est à peine s’il
entendit qu’elle avait la voix rauque. Pressé de chatter avec Ninon, il s’isola dans son bureau, jeta sa
besace sur une liasse de documents d’études, se cala dans son fauteuil, alluma son ordianteur, mais,
pas de wi-fi. C’est alors qu’il prit conscience de la tache de propreté sur le rebord de fenêtre. Au
milieu des poussières se dessinait un rectangle blanc. Le modem manquant, ce sont ses joies de la
soirée qui s’évanouissaient. Pourquoi diable, Jeanne avait-elle subtilisé la Box, il fallait tirer cette
affaire au clair rapidement, son bonheur en dépendait. Le brave homme retourna dans la salle à
manger. Sa femme mettait la table. A sa place, ni assiette ni couverts, mais une feuille légèrement
froissée. Passablement énervé, il s’apprêtait à protester lorsqu’il comprit. C’est à ce moment qu’elle
se retourna. Il connaissait ce regard. Malgré ses yeux rougis par les larmes, il la savait prête à en
découdre. A cet instant, Jacques reconnut la femme dont il était tombé amoureux, cette femme
fantasque et enjouée qui ne craignait rien, ni personne. Subitement, il eut envie de l’enlacer, de lui
faire l’amour. Comme il s’approchait d’elle, Jeanne se campa sur ses jambes, prête à l’affronter. Ne
pas lui laisser prendre le dessus, et, surtout ne pas pleurer. Pourtant elle ne put retenir ses sanglots
lorsqu’il lui demanda pardon. Il la prit par la main, comme une enfant, et l’entraîna vers le canapé.
En chuchotant, il ne fallait pas trop inquiéter les enfants, ils eurent une longue discussion. Entre
reproches, larmes et regrets, ils finirent par s’entendre. Il quitterait Ninon le plus tôt possible.
Une fois encore, elle succombait à son boniment.
Les enfants couchés, ils décidèrent de faire quelques pas sous la bruine. Ils se perdirent un peu dans
les ruelles de la vieille ville et débouchèrent sur la place Napoléon. Pour se réchauffer , ils entrèrent
dans un bar, au hasard, y commandèrent un café, le meilleur que Jacques n’eut jamais dégusté.
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